C'était une fille aux cheveux longs. Aux cheveux longs et emmêlés. Elle avait les joues souvent rouges et les yeux vaguement verts. Je ne l'ai pas vraiment connue, je crois. Elle avait quelque chose qui m'était familier, qui m'attirait vers elle. Mais étonnamment, je la haissais. Cependant, je la contemplais sans cesse. La suivais, sombre, à quelques pas d'elle. Elle ne me voyait pas. Comment aurait-elle pu ? Et même, l'aurait-elle voulu ? Je ne crois pas.
Elle avait cette forme d'égocentrisme rare. Celui dont on a à peine conscience. Elle regardait ses pieds ou droit devant elle, ce monde qu'elle s'inventait.
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Cette fille, c'était une amoureuse. Une amoureuse folle, perdue. C'est vrai. Elle aimait. A tort. A travers. Surtout de travers. Elle donnait l'impression d'un feu d'artifice. Elle distribuait ses amours en éclat dans le ciel. En éclat de lumière, oui. Mais en éclat de bruit aussi. Elle criait. Ce qu'elle pouvait hurler. Elle distribuait son amour en éclat dans le ciel. Un éclat qui fait : Paf ! Un éclair ! Et s'en va. Quelquefois, comme un bouquet final, l'éclat s'éternisait et semblait avoir pris possession de la voûte céleste. Douce illusion optique.
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Cette fille, elle était triste. Triste pour tout, pour rien. Triste souvent pour se faire du bien. Elle était malade cette fille. Elle aimait se contempler elle-même ramper au sol comme la décadence du genre humain. Elle aimait être cette décadence. Elle aimait se mourir un peu. Elle aimait se haïr. J'aimais la haïr aussi. Quand je la voyais se vider la bouteille d'alcool pur et se la vomir dessus. Et la voir rire de sa propre perdition. Comme j'aimais la haïr quand je ne la distinguais même plus derrière l'écran flou de la fumée qu'elle recrachait en pleurant. Comme je souffrais de la haïr quand je ne la distinguais même plus, hurlant dans des bras sans amour, pleine et vide à la fois...
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Cette fille, elle ne s'aimait pas je crois. Elle s'aimait quand elle se faisait du mal. Ca oui, elle aimait se faire du mal. Elle aimait s'arracher le coeur et le vendre au plus offrant. Les enchères ne s'élevaient jamais bien haut. C'est vrai, elle faisait peur à voir. Moi, ça ne m'effrayait plus.
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Cette fille, elle hurlait. Elle hurlait comme un chien qu'on abandonne. Parce qu'on l'abandonnait. On lui tournait le dos, et on partait. On lui tournait le dos. Depuis toujours, sans doute, parce qu'elle détestait ça. Elle répétait sans cesse que rien n'était pire que l'indifférence. En réalité, elle avait peur de beaucoup de choses. Chaque chose était pire qu'une autre. Mais au fond, tout venait peut-être de là. L'abandon.
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Elle n'aimait pas être remarquée. Mais elle n'aimait pas être anonyme. Elle était timide, ça oui. Elle n'aimait pas réellement les gens. Ce qu'elle aurait voulu, je crois, ç'aurait été d'être le centre de l'univers. Mais un univers qu'elle se serait choisi. Parce qu'être le centre du monde dans lequel elle vivait, ça ne l'intéressait pas. Elle n'aimait pas assez ceux qui le peuplaient.
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Elle avait cette forme d'égocentrisme rare qui la faisait ressentir le manque. Le manque d'amour. Qui l'effrayait de l'idée d'un abandon. C'est vrai, elle pleurait souvent sous sa couette, recroquevillée, moche comme un foetus. Elle pleurait en répétant : "Pars pas". A qui ? A quoi ? Peut-être à moi. Ca aurait pu.
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Elle aurait peut-être pu. Mais elle a trouvé. Elle avait un coeur gros. Si gros qu'il s'en était déplacé. Elle avait un coeur obèse. Trop plein de sentiments, de pansements. Pour sa santé, il aurait fallu qu'il bouge plus. Mais il battait doucement. Ca ne l'intéressait pas de se faire entendre. Son coeur, comme elle, il aurait voulu qu'on lui fiche la paix. Mais ce n'est pas ce qu'elle avait décidé pour lui. Elle avait toujours fait aux autres ce qu'elle n'aurait pas aimé qu'on lui fasse. Parce qu'au fond, elle voulait qu'on le lui fasse. Mal. Mal à en crever. Ca lui aurait bien plu de crever. Ouai. Ca lui aurait plu. Mais son gros coeur fainéant, il a fini par se rebeller contre les ventes aux enchères et les coups de marteau. Il a fini par gratter la colle des pansements, et il s'est mis à taper. Putain, il lui a tapé dessus l'enfoiré. Ca lui en a fait des bleus. Elle a rigolé parce que ça faisait bizarre, une douleur qui venait de l'intérieur. Putain, elle avait des bleus au coeur. Elle se marrait parce qu'elle se disait que son coeur commençait à faire comme elle. Qu'il se faisait mal tout seul, comme un con. Parce qu'elle était conne. Ca oui, elle était conne.
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Elle a moins ri après. Quand elle a vu que ses douleurs s'effaçaient, que les cicatrices disparaissaient. Elle a moins ri. Parce qu'il fallait qu'elle se lève maintenant. Putain, fallait assumer la vie sans se forcer à souffrir. Fallait assumer la vie sans avoir de raisons de la détester. Ca, elle en a crisé, avec ses cheveux longs qui lui chatouillaient le visage. Ca lui faisait drôle, les pressions dans la poitrine quand elle les entendait. Les mots. Les mots dits avec cette voix-là. Ca lui faisait drôle, les noeuds dans le ventre quand elle le voyait. Oui, c'était vraiment bizarre, de vivre de l'intérieur.
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C'est là qu'elle a commencé à s'effacer pour moi, je crois. C'était peut-être plus vraiment elle si elle souffrait pas. Mais ç'aurait été une erreur de ma part, puis de la sienne, et de la leur aussi, de croire qu'elle pouvait rester dans cet état d'euphorie permanent. Elle était pas comme ça, cette fille-là. Elle était triste, cette fille. Il fallait bien qu'elle recommence à avoir mal, coûte que coûte. Puis si son coeur avait décidé de commencer à vivre en elle, c'était l'intérieur d'elle qu'elle boufferait.
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Alors à petits coups, elle a recommencé à hurler. Elle aimait bien sa douleur intérieure. Mais la douleur qu'elle n'aimait pas, c'était celle dans ses yeux à lui.
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Et là, encore, elle a moins ri. Putain, fallait vraiment assumer la vie. Fallait vraiment l'assumer parce que, merde, il s'était enfin barré. L'abandon. Il s'était cassé. Fallait vraiment l'assumer parce qu'on peut pourrir une vie, mais on peut pas en pourrir deux. C'est pas humain de pourrir deux vies. C'est pas humain. C'est pas humain quand on aime. Et cette fille, putain, c'est une humaine. Et elle aime.
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Moi je l'aurais jamais cru. Qu'elle n'était pas un monstre. Je l'aurais jamais cru. Et je la vois maintenant. Ce qu'elle est loin... Je la vois encore parce qu'elle se met en colère. Oui, elle crie. Elle crie toujours. Après tout. Après rien. Après lui surtout. Parce qu'elle est comme ça cette fille. C'est une colérique. Puis, faut bien qu'elle ait encore un peu mal. Histoire de rester un peu elle. Puis de me rester un peu, à moi aussi.
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Je vois son coeur qui se vide. Y'en a encore moins pour les autres. Et encore moins pour moi. Pourtant je l'ai suivie. Je les ai suivis. Ces deux-là. Cette fille aux cheveux longs avec son coeur torturé qu'elle balançait à bout de bras. Il faisait un couple étrange, mais v'là que maintenant ils sont trois. Même quatre, vu que l'autre, il a aussi rajouté le sien. Y'a plus de place.
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Je vois son coeur qui se vide. Y'en a encore moins pour les autres. Mais après... Du moment qu'y'en a pour lui...